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Trouver sa place à l’eau

Posted: June 1, 2018 by Clémentine

Il y a quelques temps lors d’une session un peu compliquée avec pas mal de courant, j’ai été quelque peu exaspérée par l’attitude des surfeurs appartenant à la gent masculine qui m’entouraient.

C’était bien la quatrième session de suite où je me retrouvais la seule fille à l’eau. Les conditions n’étaient pas évidentes : un peu de taille, avec le courant qui traînait tout le monde bien trop à l’intérieur, et il ne fallait pas rater son tour sous peine de se retrouver dix fois trop au large et à l’inside. Ayant bien observé le line-up et l’ayant surfé les jours précédents, je savais exactement où me placer, et luttais, comme mes semblables à l’eau, pour rester en bonne place sur ce banc de sable de l’enfer. Tout le monde est dans le même panier dans ce genre de session galère, et lorsque vient le tour d’untel, il prend sa vague, la surfe, puis remonte tranquillement par la baïne. Facile. Pourtant, plus d’une fois lors de cette session, mon tour est passé à la trappe. Pas parce que j’étais mal placée, non. Ni parce que j’ai refusé des vagues, non non.

Simplement parce que les personnes au peak semblaient penser que, étant une fille, je pouvais bien attendre encore un peu avant de prendre une vague. Du coup, le courant ne s’arrêtant pas, j’ai passé ma session à ramer, à tenter de m’imposer, à prendre des vagues, me faire braquer, snaker, puis du coup me retrouver trop à l’intérieur et repartir pour un tour : sable, baïne, remonter au peak… J’ai bien évidement pu surfer quelques vagues, mais au prix d’un bras de fer musclé avec les trente surfeurs bourrés de testostérone qui avaient visiblement besoin de se prouver quelque chose.

Car il faut savoir qu’en étant une fille à l’eau, on peine à trouver sa place : malgré le nombre croissant de filles qui surfent, malgré la médiatisation des surfeuses, malgré le niveau de celles-ci qui augmente et qui est excellent, malgré le fait qu’on sache bien surfer ou qu’on veuille juste s’amuser. Les filles passent toujours après. Pourtant, rien de plus fier qu’un mec dont la copine surfe : même si elle fait un take-off à quatre genoux, il en parle comme si elle venait de balancer un alley-oop de folie. Et c’est très bien en soit. Mais pourtant ils ne sont pas foutus d’encourager la pratique féminine en agissant normalement vis à vis des surfeuses avec qui ils partagent une session.

Alors non, on ne chouine pas parce que les hommes ne sont pas galants, on s’en fou. Et non on ne veut pas forcément aller glisser sur des mousses de 50 cm avec les copines, même si c’est aussi sympa des fois. Sachez messieurs que si une surfeuse va à l’eau, elle a les mêmes envies que vous à savoir : surfer des vagues putain ! Alors si elle rame sur une vague, c’est qu’elle veut la prendre, pas la peine de ramer dessus. Et si vous venez de shooter la belle de la série, pourquoi se retourner direct alors que vous remontez au large pour prendre la vague intermédiaire qui passe et pour laquelle cette surfeuse est idéalement placée? Et si elle est bien placée pour la belle de la série, pourquoi se placer devant elle histoire de la gêner et de lui faucher la prio? Ce n’est pas une histoire de galanterie, c’est juste du respect, et oui aussi incroyable que cela puisse paraître les surfeuses veulent aussi prendre la vague du jour. Mais pour ça, il faudra qu’elles montrent patte blanche, et encore plus que les hommes : montrer qu’elles savent surfer, que si elles rament ce n’est pas pour rien, et partir, quitte à se prendre une boite.

Au premier regard ce n’est peut-être pas un sujet qui vous semble très important ou qui vaille la peine d’être développé. Ce n’est QUE du surf. Mais en réalité cela va bien plus loin que sur la planche. Parce que si le rapport homme-femme est ainsi à l’eau, qu’en est-il en dehors ? Un peu comme au volant, le surf fait ressortir des traits de caractère chez l’humain qui ne sont pas très glorieux : entre les gonzs un peu mal à l’aise vis à vis de leur virilité qui ne supporte pas qu’une surfeuse surfe mieux qu’eux, ceux qui font les cadors mais qui agissent en réalité comme des goujats et ceux qui vous attendent au tournant si jamais vous avez le malheur de faire une erreur ou de passer un peu trop près (merci on sait aussi maîtriser et oui on peut vous envoyer du spray en pleine face). Pourquoi devrions-nous nous contenter des miettes et vous regarder surfer? Pourquoi n’aurions nous pas le droit nous aussi de prendre des barrels, voir même de mieux surfer que vous ?

Enfin, il faut savoir qu’il n’y a pas de niveau de surf prérequis pour avoir des penchants machos : d’ailleurs, se sont bien souvent les surfeurs moyens avec assez peu de culture surf qui font les cakes, et c’est souvent plus agréable de surfer avec des pros qu’avec “Alex, surfeur d’Anglet qui s’est senti pousser des couilles en surfant 1m50”. (les noms de personne et de spot sont pure fiction, et ne visent personne en particulier).

Enfin, je suis tombée sur cet article de The Inertia écrit par Tara Ruttenberg qui soulève aussi ce sujet : “As the Only Woman in the Lineup, Here’s Why I Don’t Apologize for Taking the Waves I Want”. Elle y explique pourquoi elle ne s’excuse pas de partir sur les vagues qu’elle veut, quand elle estime que c’est son tour. Technique que j’applique aussi lorsque quelqu’un me fait l”intérieur ou qu’il se retourne pour la troisième fois après avoir shooté les deux vagues précédentes et que c’est mon tour. En général pas de remarques de la part de l’intéressé qui connait ses tords, mais il faut tout de même oser et être suffisamment sûre de sa technique pour ne mettre personne en danger. Pas toujours facile…

Vous l’aurez compris, même si on nous vend du surf à tour de bras, et qu’on nous assène de “girlpower” on est encore loin d’une certaine forme d’équité, à l’eau, et ailleurs. Alors si on commençait par faire attention aux autres dans l’océan ?

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